Histoire de transition

thé 1

J’avais dû promettre d’en parler la dernière fois et puis le temps n’ayant rien d’autre à faire que de passer, j’ai dû oublier. En vérité, comme ce projet est sur de (très) bons rails, ça me fait surtout une occasion de fêter les bonnes nouvelles (acceptation du projet par un éditeur pour les deux du fond qui n’auraient pas compris l’allusion foireuse) et d’en causer.

Je ne sais pas vraiment comment se passe un « processus » créatif et d’autres en parlent bien mieux que moi. Il va donc s’agir d’aborder un point précis et de voir comment nous nous en sommes sortis.

L’idée de départ était de raconter une histoire autour du thé. Le problème avec le thé c’est que tout le monde en boit (ou devrait en boire, le thé c’est la vie) mais que la production et la vente, en masse, de produits pas top (pour rester dans un euphémisme chagrin) semble permettre l’accaparement de cette matière (plante, méthode de production, méthode de culture, usages, cultures, histoires etc) par un marketing à outrance. Le risque à vouloir parler autrement du thé, d’en parler comme d’un produit d’exception, cétait, on l’aura compris, de parler du thé comme d’un produit de luxe, d’en faire un produit pour élite… ce qui est stupide. Forcément, à ce moment-là, nous avions envie de raconter tous les thés du monde. Franchement, je ne pense pas que cette idée nous ait quittés. Mais bon, difficile de démarcher un dessinateur (ou plusieurs) et un éditeur avec un projet aussi gargantuesque en tête. Peut-être, lorsque nous serons bankable, trouverons-nous un.des artiste.s  pour venir s’amuser avec nous. Bref, afin de pouvoir offrir un panorama assez large du monde du thé, nous avons décidé de lier certains des épisodes marquants de son histoire (ou de lier certains épisodes marquants de l’Histoire avec le thé) avec  la vie d’une héroïne. Cela nous permettait de raconter le thé autour de la vie (le thé c’est la vie, donc) d’une femme. De raconter son enfance, sa vie de femme et sa vieillesse, en parlant à chaque fois d’un pays, d’une époque, d’une culture différente.

Voilà, pour un bref résumé de la volonté de départ. On prend trois périodes de la vie d’une femme, on leurs colle un épisode sur le thé et un pays différent à chaque fois et voilà, c’est terminé, merci d’être venu, fin de l’album. Très vite, on s’aperçoit de l’aspect peu naturel de ce genre de procédé. Ça sonne fausse bonne idée, parce que ça cherche plus à « signifier » qu’à raconter. Du coup, afin de nous complexifier la tâche et de rendre tout ça plus naturel (donc bordélique), nous avons décidé d’ajouter des histoires enchâssées à la première. Chaque épisode serait l’occasion pour notre héroïne de vivre une aventure et chacune de ces aventures serait l’occasion de raconter une histoire sur le thé (ou de faire raconter une histoire sur le thé). Un bon moyen de retourner à la formule populaire des contes et légendes que l’on retrouve un peu partout (là, si j’étais un gars sérieux je vous parlerais des différences entre intradiégétiques et extradiégétiques, mais … mon thé va refroidir).

Nous voilà donc, trublions que nous sommes, à commencer par le début,  à devoir raconter l’aventure d’une fillette.  Je vous parlerai sans doute du pays, de la date et du contexte une autre fois, mais pour le moment il suffit de savoir qu’elle rentre de l’école, qu’elle se fait une frayeur sur la route et qu’elle doit maintenant faire ses devoirs. Sa mère la réconforte, lui fait un thé et lui raconte une histoire.

La question à ce moment précis est de savoir comment, dans un récit qui se veut plutôt réaliste, vous passez harmonieusement de l’histoire vécue à l’histoire racontée, du présent au passé. Bien sûr, l’option la plus logique consiste à vous débrouillez pour que votre découpage s’articule de telle sorte que le début du récit enchâssé corresponde au début d’une page.

Avec un petit effort supplémentaire vous pouvez faire en sorte que votre histoire dans l’histoire débute sur une page de gauche, comme ça votre lecteur changera de récit en tournant la page. C’est classique et efficace. Si en prime vous doublez cela d’un petit effet d’écho, le tour est joué. J’entends par effet d’écho un procédé que l’on voit souvent au théâtre, au cinéma, dans les romans, vous faites finir la phrase d’un personnage par un autre afin d’assurer la liaison et de donner plus de relief au sens des mots. Ou vous employez la même phrase dans deux contextes différents. Il y a également la possibilité de faire dessiner deux dessins quasi identiques à votre super dessinateur, deux dessins identiques sauf le décor ou les personnages. Bref, les procédés ne manquent pas. Toutefois, le travail d’écriture consiste ici à réfléchir à votre cas précis à vous. Souvent, parfois, quelques fois, de temps à autre, on retrouve l’image de l’écrivain (de l’artiste) piochant l’outil dont il a besoin dans une mallette magique. Peut-être certains font ils comme cela. En ce qui nous concerne, nous discutons, proposons des idées et c’est après coup que nous pouvons remonter la chaîne de notre fonctionnement. Reste que nous portons toujours des personnages, de leurs logiques, de leurs gestes surtout. Déjà parce que nous sommes en bande dessinée et qu’il est bien d’essayer de penser en terme de corporalité plutôt qu’en terme de mots. Ensuite parce que nous aimons mêler deux approches. D’un côté la complexité de l’articulation du récit, de l’autre, l’aspect « comportementaliste » que l’on retrouve sous la plume de Manchette (par exemple). Cela n’a rien de nouveau, mais ça permet de se faire plaisir dans l’écriture sans que cette dernière ne vienne empiéter sur le dessin.

Donc, le geste d’une petite fille. D’abord elle doit faire ses devoirs, et après ? Lorsque sa maman se met à lui raconter une histoire, que va faire cette petite fille ? Qu’est-ce qui lui vient logiquement, naturellement à l’esprit, à la main ? Nous nous sommes dits qu’elle avait du papier et des crayons à la main et qu’elle  allait donc chercher à dessiner, à dessiner ce que sa maman lui raconte.

thé 2

Voilà comment vous vous retrouvez avec une transition agréable. En terme de récit, il vous suffit de montrer la mère et la fille qui parlent, puis la fille qui dessine (dans un style différent , plus enfantin, on s’en doute), puis de montrer le dessin, de mettre en parallèle le dessin avec l’histoire narrée, de vous rapprocher un peu plus du dessin et de permettre à votre lecteur de tourner la page. En prime, vous avez droit à une mise en abime de la bande dessinée pour le même prix.  Le choix de proposer les personnages dessinés à l’envers, démarque ces cases. Elles appartiennent encore à l’héroïne, c’est toujours son interprétation, c’est donc au lecteur de faire un effort pour s’en emparer. Juste après, quand le lien est assuré, sur deux cases, vous lui faite tourner la page.

On pourrait croire que créer un univers, des rebondissements, des situations tragiques, des dialogues à tiroir est ce qui nous plait ou nous motive le plus lorsque nous écrivons des scénarios. Mais en fait, je crois bien que nous continuons d’écrire ensemble pour ce genre de moments. Sans doute cela a-t-il déjà été fait ailleurs, par des personnes bien plus douées, peut-être l’avons-nous vu ou lu et que nous prenons pour acte créatif ce qui n’est qu’une réminiscence. Qu’importe, le principal n’est pas là, il est dans le moment où Koffi vous envoie sa proposition de planche et que cette dernière colle parfaitement à l’idée que vous vous en faisiez. A cet instant, c’est bien le lecteur qui parle et non le scénariste.

Tout ce long texte pour quelques cases. Espérons que d’autres lecteurs y soient sensibles.

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